Si près de l’aurore, Éd. Luce Wilquin, 2018.

J’aime les destins tragiques. Plus exactement, je les aime en littérature : Phèdre, Antigone, Œdipe, Sisyphe… Car ce qui nous semblerait monstrueux dans la vie – une jeune fille emmurée vivante, un roi déchu qui se crève les yeux – nous paraît admirable, sublimé par Sophocle ou Racine. Pourquoi ? Parce que cette sublimation du malheur nous permet, symboliquement, de l’expulser, de le vaincre. Ça s’appelle la catharsis. Les Grecs ont théorisé ce phénomène il y vingt-cinq siècles, eux qui ont tout théorisé.

Peut-on inventer un  destin tragique ? Peut-être, mais j’adhère pour ma part au point de vue de Pierre Michon : « Je n’ai pas besoin d’inventer des vies, des personnages. Il y a suffisamment de gens qui sont morts et qui attendent que l’on parle d’eux. » Dans ce roman, je parle de Jane Grey. Pourquoi elle ?

Je l’ai rencontrée le samedi 20 août 2011, dans un hôtel londonien dont les murs s’ornaient de portraits des rois et reines d’Angleterre. Parmi eux, entre Édouard VI et Marie Première, cette Lady Jane Grey, reine durant neuf jours, en 1553, à moins de seize ans.

Un embryon de livre s’est immédiatement niché en moi. J’ai commencé, peu après, à me documenter à propos de Jane et j’ai découvert un personnage fascinant. À moins de quatorze ans, humaniste accomplie, Jane Grey amorçait une correspondance en latin avec le réformateur suisse Heinrich Bullinger, lisait Platon dans le texte grec. Et tout ça dans un cadre historique passionnant : la Renaissance,  l’humanisme,  l’Angleterre des Tudors… S’est rapidement insinué en moi le désir d’écrire l’histoire de cette jeune fille si brillante, avec pour décor « l’Histoire avec sa grande hache », comme dirait Georges Perec ; ce petit pion, ou cette dame, prisonnière malgré elle d’une vaste et cruelle partie d’échecs.

Comment écrire Jane ? Pour tenter d’être à la hauteur de ce personnage pétri de pensée platonicienne, de poésie latine et d’enthousiasme religieux, il fallait, selon moi, oser le classicisme, mêler, comme dans une chantefable, prose et poésie, tendre l’écriture comme un arc, en une série de brefs chapitres dont la première phrase figurerait l’archer, et la dernière, la cible.

Le résultat ? Ce huitième roman où je tente de reconstituer, pour un lectorat francophone contemporain, un destin anglais de la Renaissance, celui de la petite Jane, en espérant lui avoir été fidèle.