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Le blog de Daniel Charneux

Catégorie : Mes livres (Page 1 of 2)

« Au plus sûr de son art »

Encore une belle lecture de Si près de l’aurore, sous la plume de Michel Joiret (« Le Non-Dit », n° 120, juillet 2018)

De la fresque à l’enluminure

Excellente lecture de Joseph BODSON sur le site de l’AREAW (Association Royale des Écrivains et Artistes de Wallonie) :

Un roman différent des romans précédents de l’auteur, tant par son ampleur que par le choix du sujet. Il est vrai qu’il avait été précédé par une étude historique sur Thomas More, parue en 2015 chez M.E.O.

Pour nous, ce qui fait la différence essentielle par rapport aux romans précédents, c’est que Daniel Charneux traitait en ceux-ci surtout de destins individuels, qu’il s’agisse d’un moine tibétain ou d’une actrice célèbre, au destin hors du commun. Ici, nous avons à la fois ce destin hors du commun – celui de Jane Grey, mais aussi, le roman d’une époque. Beaucoup d’autres personnages de ce livre auraient pu être le héros ou l’héroïne principal(e), mais non, c’est bien de Jane qu’il s’agit

L’illustration de couverture le montre de façon magistrale : aux yeux bandés, l’aurore n’apparaîtra pas. A seize ans, l’aube est à peine levée.

La période abordée ici est tellement complexe, tellement riche en tous les arts, musique, chanson, théâtre ; tellement bouleversée aussi dans son histoire, dans son déroulement, qu’il était quasiment impossible d’en faire une sorte de monographie. Même au point de vue religieux, spirituel si l’on préfère, il eût été inéquitable de centrer ces analyses « spirituelles »sur une princesse protestante : on trouve tout autant de richesse intérieure chez celle que l’on appellera Bloody Mary, la rivale de Jane – et tout est là, justement, dans le conflit des intérêts dynastiques, claniques même, et des croyances religieuses, avec en toile de fond toute cette richesse artistique, annonçant déjà Shakespeare, son monde plein de bruit et de fureur.

Avec, au centre de la scène, cette jeune femme, Jane, d’une droiture, d’une profondeur exceptionnelle, au point que ses adversaires mêmes s’inclineront devant elle. Le drame, encore une fois, d’une jeunesse perdue.

Disons tout de suite que Daniel Charneux se tire tout à son honneur de ce pari difficile. Dans une première partie, plantant le cadre haut en couleur de l’époque, et faisant entrer les personnages en scène, il procède, à la page 48, par exemple, par de courtes phrases plaquées les unes à côté des autres, un peu comme chez Tacite, et d’autres historiens romains. Un style très resserré, sans aucun mot qui traîne ou alourdisse. Et la même somptuosité brève, page 50, dans la description d’un oiseau. Jane et Catherine, Jane et les oiseaux, Jane et la licorne… et se dégage en pointillés l’éducation humaniste de l’époque, à la manière d’Erasme. Et son goût pour Platon, les chevaux du Phèdre, qui reviendront comme un leitmotiv.

Bien loin de se perdre dans les détails, tout cela s’avance comme une vivante tapisserie, aux couleurs précieuses et fragiles à la fois. Mais parfois aussi avec l’art d’un miniaturiste, de courtes scènes intenses, où se mélangent piété et barbarie. L’auteur intervient peu, ne commente guère. Ainsi dira-t-il, p.133 : « Dans la geste que je conte ».

Peu à peu, l’action va se resserrer autour de Jane. L’amour, non voulu, inattendu, dans toute sa fraîcheur, ponctuée de chansons, de poèmes, qui ont encore toute la naïveté du Moyen-Age finissant, et déjà la complexité savante de la Renaissance – on croise Charles d’Orléans au passage. Le ton se fait plus grave, l’action se resserre : « Malheur à toi, pays dont le prince est un enfant ». Un tableau très émouvant d’elle avec son mari, Guildford, lui aussi condamné, suite à l’insurrection de Wyatt. Et, sans le vouloir sans doute, Daniel Charneux décrit fort bien la façon dont il travaille : « de ce pinceau en poils de martre dont usent les enlumineurs ». Je crois que pour ce livre c’était la meilleure des manières, que ce passage de la fresque à l’enluminure. C’est en tout cas une remarquable réussite, et cette petite Jane ne s’en ira pas de si tôt de notre mémoire, avec ses cheveux roux, son visage où la profondeur, l’innocence et la jeunesse semblent toujours nous prendre à témoin : pourquoi, mais pourquoi, si près de l’aurore…

Daniel CHARNEUX, Si près de l’aurore, Luce Wilquin, 2018, 342 p., 22 €, ISBN : 978-2-88253-546-7

 

Un jour dans l’histoire

Le mercredi 13 juin, juste après le journal de 13 h, j’étais l’invité de Laurent Dehossay à propos de Jane Grey, la « reine de neuf jours », héroïne de mon huitième roman, Si près de l’aurore (éditions Luce Wilquin).

Unsui

Puis il s’approcha de la feuille qu’il salua en gassho, saisit le pinceau du bout des doigts, le plongea dans l’encre et, dans une seule et profonde expiration, d’un seul et souple geste où se résumait tout son souffle, il traça les deux signes qui composaient le mot unsui, « nuage et eau ».
Il prépara ensuite le cachet enduit de pâte rouge et signa son travail. Les deux idéogrammes noirs se détachaient sur la feuille blanche avec la netteté de corbeaux sur la neige. Nuage et eau, deux signes, deux corbeaux ou deux moines. Un instant il se vit, corbeau cheminant sur un sentier bordé de pins, à ses côtés la forme noire, l’ombre d’une moniale, un fantôme de femme, une compagne de voyage… La cloche appelait au zazen du soir, il se hâta de regagner le vide.

Teishin

 

Teishin, la moniale qui réjouira les vieux jours de Ryôkan.

Le manuscrit : peu après sa naissance.

Reine de neuf jours

Une belle recension de mon huitième roman par Ghislain COTTON dans Le Carnet et les Instants:

Daniel CHARNEUX, Si près de l’aurore, Luce Wilquin, 2018, 342 p., 22 €, ISBN : 978-2-88253-546-7

Sans doute est-ce l’effet d’une influence réciproque, mais l’Histoire semble connaître auprès du public un notable regain de faveur tant au travers de la littérature que des médias. Ainsi de nombreuses séries télévisées à caractère historique exploitent-elles, avec gourmandise et succès, des fonds littéraires anciens ou récents. Avec des choix plus marqués pour certains territoires et certaines époques. C’est certes le cas pour l’Angleterre et particulièrement pour l’époque des Tudors qui a inspiré de nombreuses réalisations comme la série Wolf Hall par exemple, adaptée de deux romans d’Hilary Mantel et axée plus particulièrement sur la personne de Cromwell. Ce pourrait aussi bien être le cas pour Si près de l’aurore, le roman historique de Daniel Charneux dont l’héroïne n’est autre que Jane Grey, petite-fille de Mary Tudor et petite-nièce d’Henry VIII, dont le jeu des successions fit une reine éphémère, à l’âge de seize ans. Zélatrice sincère et inconditionnelle de la nouvelle religion anglicane, elle allait, après un règne éclair de neuf jours, se voir supplantée et vouée à la hache du bourreau par sa tante, la très catholique reine Mary Première dite « la Sanglante », fille d’Henry VIII et de Catherine d’Aragon, future épouse aussi de Philippe II d’Espagne.

Ce n’est pas la première fois que Charneux, auteur d’une œuvre très diverse, approche cette époque des Tudors et c’est à la personnalité de Thomas More qu’il a consacré en 2015 un «essai-variations » qualifié d’« impressionniste », ce qui n’est pas le cas de cet ouvrage-ci, très attaché à la rigueur historique dans le déroulement des faits, tout en cultivant une intensité romanesque d’une indéniable efficacité. C’est en quelque sorte l’habit du chroniqueur d’époque qu’il endosse en naviguant de façon presque shakespearienne entre la poésie lyrique inspirée par la lumineuse Jane et la cruauté des mœurs et des intrigues menées par les « âmes alourdies d’ambition, d’orgueil et de jalousie (…). Ces créatures ne se contentaient pas de leur nom de baptême, elles en changeaient chaque fois que, gravissant une marche sur l’escalier de leur ambition, elles accédaient à une nouvelle étape (…) oubliant au passage que, sur le trône le plus précieux, on n’est jamais assis que sur son derrière et que, même à pareille altitude, la terre était toujours sous leurs pieds, proche, fatale, comme les appelant, les désirant ». De même, les adresses au lecteur marquent bien le style de l’époque même si parfois, elles prennent une coloration malignement plus proche de nous : « Et pardonne-moi, lectrice, si à plusieurs reprises j’en ai appelé au lecteur. Sans doute suis-je moi aussi, comme Guildford Dudley, comme les Seymour, comme les Grey ou les Tudors, le fils de cet usage qui, depuis la nuit des temps, postula que le masculin l’emporte sur le féminin ».

Conçu en deux parties, l’ouvrage installe dans la première tous les décors, les personnages et les péripéties qui ont présidé depuis le règne tumultueux d’Henry VIII à l’accomplissement de la tragédie qui, dans la deuxième partie, mènera Jane Grey du trône à l’échafaud. En passant par son mariage, fruit de l’intrigue ourdie par sa propre mère Frances Grey, fille de Mary Tudor (la sœur d’Henry VIII à ne pas confondre avec la Bloody Mary) et par l’ambitieux John Dudley qui souhaite faire de son fils Guildford un « presque roi » par son union avec Jane promise au trône par Edward VI peu avant la mort prématurée de ce fils d’Henry VIII et de Jane Seymour. Opération réussie : Guildford épouse Jane d’abord très rétive à ce mariage arrangé, prélude toutefois à une passion amoureuse attestée notamment par les écrits qu’ils échangeront dans la Tour de Londres alors que – victime de l’ambition familiale et de la frénésie prophylactique de la reine Mary – Guildford Dudley doive à sa « chance » de précéder Jane sur l’échafaud.

Lecteur, lectrice… rassurez-vous, on ne va pas détailler plus avant un récital polyphonique de félonies et d’ignominies développé par l’auteur sur trois cent quarante pages hautes en couleur, quasi visuelles, et qui témoignent d’une connaissance approfondie des usages et de la sensibilité de cette époque comme des mœurs rudes des gens de cour. Rudesse qui contraste singulièrement avec la probité, la simplicité et la vaillance de la reine de seize ans… et de neuf jours, singulièrement érudite pour son âge et fort éprise de beauté. Du reste, dès sa prime jeunesse, précise Charneux, « Jane respecte tous les rites prescrits par Érasme de Rotterdam dans son Petit traité de savoir-vivre à l’usage des enfants » et manifeste plus tard un amour certain pour les arts et pour la poésie en faisant preuve aussi d’une grande élégance de plume. À cet égard, l’auteur émaille son récit de traductions de textes divers : chansons, poèmes ou lettres qui sont comme autant d’enluminures illustrant ces pages d’histoire. À noter aussi que pour rendre la lecture encore plus aisée, il peut être utile de marquer, en fin de volume, la page « index des protagonistes » qui passe en revue les membres des différentes familles impliquées par cette histoire « pleine de bruit et de fureur » (merci Shakespeare), mais certes pas « racontée par un idiot ».

Si près de l’aurore

Si près de l’aurore, Éd. Luce Wilquin, 2018.

J’aime les destins tragiques. Plus exactement, je les aime en littérature : Phèdre, Antigone, Œdipe, Sisyphe… Car ce qui nous semblerait monstrueux dans la vie – une jeune fille emmurée vivante, un roi déchu qui se crève les yeux – nous paraît admirable, sublimé par Sophocle ou Racine. Pourquoi ? Parce que cette sublimation du malheur nous permet, symboliquement, de l’expulser, de le vaincre. Ça s’appelle la catharsis. Les Grecs ont théorisé ce phénomène il y vingt-cinq siècles, eux qui ont tout théorisé.

Peut-on inventer un  destin tragique ? Peut-être, mais j’adhère pour ma part au point de vue de Pierre Michon : « Je n’ai pas besoin d’inventer des vies, des personnages. Il y a suffisamment de gens qui sont morts et qui attendent que l’on parle d’eux. » Dans ce roman, je parle de Jane Grey. Pourquoi elle ?

Je l’ai rencontrée le samedi 20 août 2011, dans un hôtel londonien dont les murs s’ornaient de portraits des rois et reines d’Angleterre. Parmi eux, entre Édouard VI et Marie Première, cette Lady Jane Grey, reine durant neuf jours, en 1553, à moins de seize ans.

Un embryon de livre s’est immédiatement niché en moi. J’ai commencé, peu après, à me documenter à propos de Jane et j’ai découvert un personnage fascinant. À moins de quatorze ans, humaniste accomplie, Jane Grey amorçait une correspondance en latin avec le réformateur suisse Heinrich Bullinger, lisait Platon dans le texte grec. Et tout ça dans un cadre historique passionnant : la Renaissance,  l’humanisme,  l’Angleterre des Tudors… S’est rapidement insinué en moi le désir d’écrire l’histoire de cette jeune fille si brillante, avec pour décor « l’Histoire avec sa grande hache », comme dirait Georges Perec ; ce petit pion, ou cette dame, prisonnière malgré elle d’une vaste et cruelle partie d’échecs.

Comment écrire Jane ? Pour tenter d’être à la hauteur de ce personnage pétri de pensée platonicienne, de poésie latine et d’enthousiasme religieux, il fallait, selon moi, oser le classicisme, mêler, comme dans une chantefable, prose et poésie, tendre l’écriture comme un arc, en une série de brefs chapitres dont la première phrase figurerait l’archer, et la dernière, la cible.

Le résultat ? Ce huitième roman où je tente de reconstituer, pour un lectorat francophone contemporain, un destin anglais de la Renaissance, celui de la petite Jane, en espérant lui avoir été fidèle.

 

Norma, roman

Norma, roman, Éd. Luce Wilquin, 2006.

Dans le désert de Mojave, un matin d’août. Une cabine téléphonique… une sonnerie, quelqu’un s’arrête. Un dialogue se noue. Elle parle, Norma, elle raconte. Son histoire. Et celle de l’autre Norma, l’héroïne de l’opéra de Bellini qu’elle écoute en boucle chaque jour dans son désert, cette héroïne qu’incarne Maria Callas. Elle se raconte regardant les albums de photos où apparaît son double, l’étoile qui l’éclipsait, la blonde au sourire factice que l’on appelait Marilyn, cette jeune sœur chouchoutée par la vie, dont elle aurait été longtemps jalouse et qu’aurait rachetée une mort prématurée. Elle dit son mal-être, elle que l’on avait transformée en poupée Barbie. Elle parle de ce corps retrouvé dans son lit Fifth Helena Drive, le 5 août 62. Un corps. Nu en diagonale. Le beau corps déjà froid d’une blonde platinée. Le corps de qui ?

Et puis elle dit ce père absent, ce père jamais connu, et son amour fou pour le cow-boy à moustaches des Misfits, pour cet acteur sur le retour qu’elle croyait être son père. Elle explique comment, à trente-six ans, elle a préféré faire croire à sa mort pour être enfin tranquille. Elle se revoit enfant, collégienne, jeune mariée godiche. Elle lit les poèmes d’Emily Dickinson, elle chante les comptines de son enfance. Et puis, elle se regarde vieillir. Une tache brune. Une ride. Une verrue. Un bourrelet. Jusqu’à l’épave. Jusqu’au naufrage. Jusqu’au cercueil.

Nuage et eau

Nuage et eau, Éd. Luce Wilquin, 2008 ; réédition « Espace Nord » n° 353, 2016.

Quand j’avais dix-sept ans, j’ai acheté un jour chez un brocanteur de Liège une statuette de Bouddha. Je lui ai consacré un sonnet. Elle a longtemps orné ma chambre puis elle a disparu dans un déménagement. Mais le Bouddha est resté quelque part, à sommeiller.
Quand j’avais quarante-sept ans, je me suis mis à la pratique du haïku, ce bref poème japonais qui saisit l’instant fugace en dix-sept syllabes qui semblent s’excuser de rompre le silence.
Et puis, Ryôkan est entré dans ma vie par un livre découvert chez un bouquiniste parisien : Les 99 haïku de Ryôkan. Il était une fois un moine bouddhiste zen japonais qui pratiquait le haïku. Il était l’ami des oiseaux et des enfants, et la fin de sa vie fut transcendée par l’amour de Teishin, une moniale belle et sage de quarante ans sa cadette.
Et puis, le Bouddha qui sommeillait a frappé à la porte, et m’a guidé vers la méditation zen. Je l’ai pratiquée presque journellement durant trois ans.
Alors l’idée est venue : écrire à propos de Ryôkan. Dire dans un roman le roman de sa vie. Exprimer par les mots ce qui dépasse les mots. Broder avec le fil du langage sur la trame du silence.
J’ai lu la biographie autorisée, les poèmes de Ryôkan et Teishin, les textes fondateurs du bouddhisme zen, prenant des notes, préparant un canevas. Tout était prêt. Manquait le déclic.
Le prix Charles Plisnier fut ce déclic. Un jury indépendant décrétait que mon précédent livre était un livre. Il n’était donc peut-être pas inutile d’entrer en retraite, en méditation, de consacrer quelques mois à ressusciter un peu, dans la sobriété d’une écriture zen et l’émotion poétique qu’elle appelait en moi, l’histoire du moine fou, l’ami des oiseaux et des enfants, celui qui, au soir de sa vie, vit s’ouvrir pour lui le sourire de Teishin.
Puisse le lecteur partager ce sourire…

Maman Jeanne

Maman Jeanne, Éd. Luce Wilquin, 2009 ; réédition « Espace Nord » n° 353, 2016.

Dans le Discours de Suède, Albert Camus écrivait : « L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas s’isoler ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. »
C’est une telle conception de l’art qui a guidé ma plume dans l’écriture de Maman Jeanne.
À la source de ce texte, l’humble vérité d’une souffrance. Celle de Jeanne. Au départ, une pile de lettres dans un tiroir, un grenier, une brocante ou une boîte à cigares. Des lettres datées de 1909, 1910. Près d’un siècle de sommeil. Les témoignages de mon arrière-grand-mère Jeanne.
Lire ces lettres, les comprendre, les faire parler. Compléter les blancs, les silences. Imaginer un cadre. Puis, après des années de décantation, donner la parole à celle qui ne peut plus parler. Offrir l’image de cette souffrance. Émouvoir ? Peut-être, mais sobrement. Éviter lyrisme, pathos. « La vérité, l’humble vérité. »
« Qu’est-ce que c’est, la Grâce ? », demande Jeanne. « Qu’est-ce que c’est, le Salut ? » Femme de foi, femme d’obéissance, passée du service de son père à celui de son mari puis à celui d’un prêtre, quand vivra-t-elle ? Jamais, peut-être, en tout cas jamais sur cette terre, et cette prise de conscience la mènera jusqu’aux portes de la folie.
L’amour pourrait être la clé, l’amour pourrait être la voie du Salut. Mais certaines amours sont interdites. La « Belle Époque » ne l’est pas pour tout le monde. La maternité aussi fait problème. Quand un enfant naît de certaines unions, si Dieu n’accepte pas d’en faire un ange, il reste à l’abandonner.
Jeanne la femme sans grâce, Jeanne qui a aimé d’un amour interdit, Jeanne qui a donné naissance à l’enfant du péché ne trouvera comme solution que l’abandon. Elle offre son enfant à une autre mère. Elle s’abandonne elle-même. Elle s’offre à la folie.
Donner la parole à Jeanne, un siècle après. Rendre la vie à celle qui n’a jamais vécu vraiment. Écrire pour la faire exister. Le texte est là, comme un plan sur un chantier. Reste à construire le bâtiment. Reste à faire vivre Jeanne.

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